Au fond, je n’ai pas écrit « pour vrai » pendant très longtemps (c’est – à – dire en sachant exactement ce que je faisais et en le faisant beaucoup). Environ de 1967 à 1976. Avant, ça avait été l’apprentissage. Après, j’ai fait autre chose. J’ai commencé à écrire des poèmes assez jeune, vers douze ou treize ans, milieu des années cinquante, puis des chansons peu après. Je singeais mes idoles du temps, surtout Jacques Prévert (le poète français à la mode), surtout Gilbert Bécaud (alors débutant venu faire son show au Saint-Denis vers 1955). J’avais donc déjà un faible pour l’écriture « qui fonctionne ». Mais, au début, j’écrivais pour les mauvaises raisons. Pour me vider le cœur d’adolescent. Pour me soulager. Des niaiseries dans le genre « pourquoi que le monde est si vache et que j’aimerais donc ça être un oiseau et que je voudrais donc que tout le monde s’aime sur la terre ». Heureusement, on change. Et je me suis mis à écrire non plus pour me défouler mais pour faire flipper autrui (à commencer par les filles que je voulais approcher). Bref, l’effet produit sur autrui par mes mots et mes notes s’est mis à m’intéresser plus que l’auto-soulagement. Mais encore fallait-il apprendre à écrire comme du monde. Ça s’apprend, c’est un métier, ça vient pas tout seul (suffit pas d’être ému pour émouvoir). Faut commencer par écouter. Et ce qui était écoutable (et instructif) à l’époque de mes 16 ans, à part les Français (Brassens, Aznavour, Béart, Brel, plus tard Nougaro-Legrand), c’était la gang dites des « Bozo » (Léveillé, Ferland, Lévesque, Blanchet, Desrochers, Brousseau). Au début de vingtaine, je gagnais ma vie en traduisant pour 25$ des hits américains pour les vedettes pop des années soixante. L’usine. Mais rien de mieux pour apprendre la mécanique interne d’une toune à succès : pourquoi telle syllabe fonctionne sur telle note mais pas sur telle autre, comment rendre une toune reconnaissable dès les premières secondes, en quoi la rime a une fonction rythmique, comment les temps ou les mesures de silence peuvent émouvoir autant que les bouts chantés, pourquoi telle mélodie frappe dans le mille, comment on peut écrire sur une peine d’amour sans en avoir une (ou sur le suicide sans s’être suicidé). J’ai surtout appris qu’une vrai bonne toune contient de la créativité à chaque mesure, à chaque vers (le cours Beatles 101), sinon c’est de la paresse. Ainsi formé, et m’étant d’abord exercé sur ma propre personne (pas le choix : c’était l’âge d’or des auteurs – compositeurs – interprètes, les chansonniers), j’étais prêt pour la vraie vie : écrire pour les autres. Restait à les trouver. Ou à me faire trouver (ce en quoi mon Prix de la chanson d’Expo 67 n’a pas nui). La première à me faire confiance à la vie à la mort fut Renée Claude. L’enchantement, la passion, le succès. Et aussi, assurément , et presque fatalement, une sorte d’amour. Écrire et chanter intelligemment, et avoir du succès populaire, c’était donc possible. Faire vibrer le cœur et la tête en phase, ça faisait vendre des disques. Victoire! Ça fonctionnait. Et on s’est ainsi offert une bonne soixantaine de chansons. Puis il y a eu Isabelle Pierre, la voix qui vous chavirait le cœur. Puis Pierre Lalonde, la candide gourmandise de plaire. Puis Emmanuelle, celle qui chantait pour vivre. Et d’autres aussi, au bonheur de mes rencontres. Je faisais jusqu'à une trentaine de chansons par année. C’était ma vie, mon job, de 9 à 5 et davantage. Mon but? Toujours que la chanson « fasse bien! » à l’interprète, comme quand on dit qu’une robe ou qu’un complet « font bien ». Ainsi, pas besoin d’attendre l’inspiration : on prend les mesures de l’interprète, on voit ensemble ce qu’il faut faire, on le fait, l’auteur écrit et la chanteuse chante, deux vies sur la même âme et ça y est (ok, ok, ça y’est pas toujours, mais c’est mieux que d’attendre qu’une idée tombe du plafond, ou que de faire n’importe quoi, ou que de se planter sans avoir la moindre idée pourquoi). Mais toujours, avec chaque chanson, les deux mêmes radieuses et incommensurables extases : la première quand t’as l’idée et que t’es absolument sûr qu’elle est bonne, et la seconde quand le public vibre dessus pour la première fois. Des fois, je m’ennuie de ça. Bien sûr.