Les Excentriques

 
 
 

Pour qui a vécu l’euphorie musicale des années 60 au Québec, le nom des Excentriques rime avec une couleur ...

 
 
 

singulière, voyante, provocante: la couleur rose. Pour qui a prêté l’oreille à leurs rythmes dansants, aux sonorités éclatantes de leurs enregistrements, ce nom résume à merveille l’enchantement de la génération yé-yé, précisément celle qui est montée à l’assaut des palmarès entre le printemps 1964 et l’été 1966.

Après avoir débuté dans les salles de danse de la région de St-Jérôme, les Golden Marks, groupe familial formé autour du guitariste Réal Deschatelets, deviennent les Excentri-ques à l’automne 1964. Prise en main par Maurice Brisson, lui-même musicien, la carrière des Excentriques démarre avec éclat quand le groupe se produit au cabaret Le Casino de Paris, propriété de leur nouveau gérant. Tout de rose vêtus, des pieds à la tête, les musiciens, leur équipement (amplis, instruments) et même leurs automobiles arborent également cette couleur uniforme. La rumeur ne tarde pas à circuler et quand paraît leur premier 45 tours chez RCA Victor, au début de l’année 1965, le nom du groupe est déjà sur toutes les lèvres. La pièce choisie, Fume, fume, fume
(version de Fun, fun, fun des Beach Boys, déjà interprétée en France par les Missiles mais peu connue au Québec) enflamme littéralement le public adolescent. Le passage du groupe à l’émission Jeunesse d’aujourd’hui est évidemment très remarqué. L’autre face de ce premier disque Amour blessé comble les nombreuses et nombreux adeptes de ballades sentimentales, genre musical ayant un rôle social indéniable à l’époque. Naturellement, les adolescents ne tardent pas à faire de Réginald Breton, le chanteur du groupe, un de leurs favoris.

Mais les cinq gars des Excentriques sont loin de s’assoupir sur leurs lauriers. À peine leur premier disque a-t-il eu le temps de s’inscrire au palmarès qu’ils récidivent avec un nouveau succès rythmé Je veux, je veux cette fois une adaptation du groupe britannique The Shadows. Cette pièce très yé-yé est encore une fois accompagnée d’une chanson plus douce, dans un style se rapprochant des Classels: J’étais parti, composition du chanteur Rocky Messina tout comme l’était Amour Blessé du disque précédent.

Le printemps et l’été 1965 voient les contrats se multiplier et les cachets du groupe décupler. Tout en continuant de jouer une musique très bruyante et rythmée, ils attirent le public adulte qui remplit les cabarets partout où la formation se produit. La rentrée de l’automne voit paraître un premier microsillon, au moment même où leur nouveau 45 tours tourne sur toutes les ondes de la Belle Province. Aide-moi, chérie est un succès radiophonique presque aussi fort que l’a été Fume, fume, fume et parvient même à surclasser, en certains endroits, la version originale interprétée par les Beach Boys et toujours en demande, Help me Rhonda. L’album offre aussi aux fans l’occasion d’entendre les premières compositions du bassiste Denis Lauzon: Oh chérie et Tu reviens vers moi qui font bientôt l’objet d’un nouveau 45 tours.

L’hiver qui suit est consacré à un long voyage au Mexique, mais pour le groupe il n’est pas question de vacances! S’ils demeurent quatre mois sous les tropiques, c’est essentiellement pour y travailler et s’y faire entendre des vacanciers à Mexico et à Acapulco. Ils y livrent un tour de chant trilingue, passant tour à tour du français à l’anglais ou à l’espagnol. L’occasion leur est d’ailleurs fournie, de passage à Laredo au Texas, d’interpréter leur grand succès Fume, fume, fume en langue espagnole lors d’une émission télévisée.

À leur retour, le printemps suivant, on retrouve de ma-
gnifiques photos de ce séjour au Mexique à l’endos de leur nouvel album La vie en rose dont seulement deux chansons sont déjà connues des fans: Pardonne-moi et Je dis non, non, non qui sont parues sur 45 tours juste avant leur départ, sont de nouvelles compositions de Denis Lauzon et de Robert David. L’enregistrement de ce disque est aussi pour les musiciens l’occasion d’expérimenter de nouvelles sonorités: guitare acoustique dans Puisqu’il faut croire et Tu ferais mieux de l’oublier (You’ve got to hide your love Away des Beatles), son filtré dans un ca-binet Leslie pour N’y touche pas, Reviens je t’en prie (le classique des Ronettes Be My Baby), Loin de toi, et Ceci est mon histoire. Ce procédé découvert de façon accidentelle permet de donner à la guitare électrique une sonorité se rapprochant de l’orgue, usage pour lequel le Leslie est d’abord conçu.

Le disque à peine réalisé, le quintet entreprend une tournée «Excentricités 66» qui les mène au quatre coins du Québec avec la troupe de Jean Grimaldi. Ils ont pour lever de rideau des comédiens, imitateurs et une chanteuse exotique. Celle-ci est accompagnée par le groupe les Rats, dont l’habit est fait de cuir noir et qui donnent une performance très visuelle en première partie. Outre le contraste des couleurs, les deux orchestres sont de la même école: une musique dans le vent, très frénétique, qui galvanise les jeunes et intrigue les pa-rents. L’accueil est toujours aussi triomphant mais la route est longue et le groupe commence à éprouver une certaine fatigue. Ils vivent un feu roulant de spectacles, de séances de photo et d’enregistrement, de promotion et de fréquents passages aux émissions jeunesse à la télévision depuis près de deux ans.

Un jour, la rumeur du départ de leur chanteur se répand dans les journaux et on prédit son embarquement imminent comme missionnaire dans un pays lointain. En réa-lité, les musiciens-chanteurs souhaitent se donner un peu de recul et reprendre un certain contrôle sur leur existence, que ce soit pour s’adonner à de nouvelles compositions comme ils le désirent de plus en plus ou simplement goûter un peu de repos.
Au mois de juin 1966, un sixième 45 tours est lancé. Le fer, le marbre et l’acier aborde pour la première fois un thème aussi urbain tout en flirtant avec la chanson réa-liste tandis que L’été, l’été est une adaptation du récent succès des Mamas & Papas, Monday, Monday. Les fans assidus du groupe sont surpris d’y entendre un bref passage à l’orgue, gracieuseté de monsieur Brisson. Malheureusement pour le groupe, le titre vedette est repris au même moment par Pierre Lalonde, alors au sommet de sa popularité. Les deux versions de Marmor stein un Eisen, un succès d’origine germanique (déjà traduit en anglais sous le titre Marble Breaks and Irons Bends), se font une chaude lutte chez les disquaires et atténuent l’impact de ce dernier succès des hommes-en-rose. D’ailleurs, l’hégémonie de la couleur tire à sa fin. Les cinq musiciens reviennent bientôt à leurs attributs capillaires naturels et, après avoir été tentés par la possibilité d’opérer leur propre cabaret, décident finalement de cesser leurs activités.

Dans les années qui suivent, chacun choisit une nouvelle orientation professionnelle sauf Réal qui retourne au circuit des salles de danse pendant quelques années, et Denis qui se fait musicien accompagnateur pour divers artistes solistes dont Ginette Reno pour qui il écrira quelques chansons. Le groupe se reforme à quelques reprises, notamment pour un spectacle au Centre Paul-Sauvé et au Centre des Congrès de Québec, au milieu des années soixante-dix, puis à l’occasion d’un Super Festival Rétro à Saint-Jérôme en juin 1983 et finalement à Val D’Or, patrie de Réginald, pour un engagement s’étendant à toute la période des Fêtes de fin d’année, deux ans plus tard.




Richard Baillargeon

 

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